Pouvoir d'achat : une approche très politique

Publié le par Le.vent.qui.souffle.sur.Chelles

http://www.lesechos.fr/info/analyses/4654538.htm?xtor=EPR-1000
Jeudi 29 novembre 2007
FRANÇOISE FRESSOZ




  • Pourquoi Nicolas Sarkozy insiste-t-il à ce point sur la question du pouvoir d'achat ? « Des angoisses, des attentes se sont exprimées au cours des dernières semaines, je ne les prends pas à la légère », a lancé le président, avant de s'envoler pour la Chine. Depuis, on attend l'oracle présidentiel, et, partout, les esprits phosphorent. A l'Elysée, à Matignon, à droite, à gauche, on tourne et on retourne les solutions, en quête de la potion magique. Le pouvoir d'achat est devenu le sujet à la mode, celui dont tout le monde parle, celui autour duquel gauche et droite communient ou s'écharpent, celui qui fait oublier le reste : le chômage encore élevé, les inégalités de tous ordres qui se creusent entre salariés, la compétitivité qui laisse à désirer.

    La préoccupation, il est vrai, est récurrente. Non que le pouvoir d'achat baisse - il a augmenté de 2,3 % l'an dernier, dit l'Insee, et pourrait progresser de 2,8 % cette année - mais la hausse ne sera jamais assez forte au regard des frustrations accumulées, de la flambée annoncée de certains prix et du problème récurrent du logement. Quel gouvernement, dans le passé, n'a pas imaginé sa TIPP flottante, son déblocage anticipé de participation, sa prime de Noël, son chèque transport pour calmer la grogne ou contrer les anticipations négatives ? De Rocard à Villepin en passant par Juppé ou Jospin, tous ont tenté de trouver la botte secrète. Mais, cette fois, la sollicitude est récurrente : quatre mois à peine après avoir fait adopter la coûteuse loi Tepa (travail, emploi, pouvoir d'achat), qui déjà visait à regarnir le porte-monnaie des Français, Nicolas Sarkozy est tout prêt d'annoncer un nouveau train de mesures pour tenter de desserrer l'étau des salaires et contenir les prix. Etourdissant.

    Ceux qui le connaissent bien ne sont pourtant pas surpris par cet activisme, car ils savent qu'avant de faire de l'économie le président fait d'abord de la politique. « Le pouvoir d'achat est devenu l'obsession des Français », répétait, durant la campagne, Henri Guaino, en conseillant à Nicolas Sarkozy de s'ériger en « candidat du pouvoir d'achat ». Or, ce qui était vrai, durant la campagne, le reste après. Le pouvoir d'achat reste l'obsession des Français. 51 % des salariés se disent préoccupés par leur salaire, et 44 % pessimistes sur l'avenir, indiquait la semaine dernière un sondage Ipsos Manpower pour LCI et « Les Echos ». Devenu de par sa volonté proclamée le « président du pouvoir d'achat », Nicolas Sarkozy a l'obligation de rester en empathie avec les attentes du peuple, cette entité large dans laquelle se retrouvent toutes sortes de catégories professionnelles : les artisans, les agriculteurs, les pécheurs, les transporteurs routiers, les salariés du public et du privé. S'il ne le fait pas, il risque de beaucoup décevoir, comme ses prédécesseurs, et de perdre brusquement les fondements si particuliers de son assise politique : une synthèse habile qui lui vaut d'être à la fois le chouchou du CAC 40 et le médecin bienveillant des classes populaires et moyennes. Or, c'est de cette synthèse que découle sa force politique. Elle lui permet de brouiller les lignes, de pratiquer l'ouverture, de maintenir la tête de la gauche sous l'eau et d'avoir un horizon suffisamment dégagé pour refaçonner la France à son idée. Sous la présidence Sarkozy, le ressenti des Français est devenu un élément à part entière de la politique économique, parce qu'il est tout simplement le fondement de son assise politique.

    Une autre raison, plus conjoncturelle, pousse le président à annoncer sans tarder un nouveau train de mesures : la loi Tepa ne donne, pour le moment, guère de résultats probants. La mesure phare pour doper le pouvoir d'achat des salariés était la défiscalisation des heures supplémentaires, mais elle connaît des ratés : trop compliquée, trop coûteuse, pas en phase avec la conjoncture, clament les chefs d'entreprise. Une vraie douche froide. Toute mal en point qu'elle est, la gauche a vu l'aubaine. Elle veut axer la campagne des élections municipales de mars prochain sur le pouvoir d'achat et cherche à casser la synthèse sarkozyste en répétant sans relâche que de coûteux cadeaux ont été faits aux riches (bouclier fiscal, allègement de l'ISF), alors que le peuple, lui, n'a rien vu venir. A moins de se retrouver sur la défensive, le président se devait d'agir vite. C'est l'autre caractéristique de la méthode Sarkozy : une réactivité très forte, qui lui permet de ne jamais abandonner le terrain à l'adversaire : pendant que l'attention des médias, des politiques et de l'opinion se focalise sur les mesures à venir, elle se détourne de la réalité immédiate. Le pari, là encore, est très politique : il repose sur l'idée que les Français n'en voudront pas au président pour son manque de résultat à court terme, tant qu'il leur démontrera qu'il essaie sans relâche d'améliorer leur sort.

    Le tout-politique du chef de l'Etat n'est pourtant pas sans soulever des inquiétudes dans la majorité. D'autant qu'il s'inscrit dans un contexte très particulier : après neuf jours de grève, la réforme des régimes spéciaux de retraite est sur les rails. C'est à la fois un vrai succès politique et un signal fort pour toutes les réformes à venir : rien ne se fera sans négociation, autrement dit sans donnant-donnant. « Réformer commence par coûter », ne cesse de répéter le président à son entourage, tandis que les directions de la SNCF et de la RATP ont convié les syndicats à la table des négociations. Très bien, mais l'Etat n'est pas si riche qu'il puisse se transformer tous les quatre mois en Père Noël. En outre, la France a déjà pris ses aises avec la contrainte européenne. Tout écart supplémentaire serait interprété comme un vrai dérapage. L'insistance du Premier ministre, François Fillon, à dire que les caisses publiques sont vides et que le peu d'argent qui peut être économisé ici ou là ne doit servir qu'à financer les réformes trouve une forte résonance à droite. C'est toute la difficulté de l'exercice présidentiel : viser haut pour ne pas décevoir, mais sans que l'Etat y perde sa chemise. Cela suppose en réalité une chose : que le privé, à force d'être bousculé et pris à parti, accepte de prendre le relais du volontarisme présidentiel. Le pari n'est pas gagné d'avance, mais il n'est pas perdu non plus. Ce qui se passe autour de la loi Galland, qui régit les relations entre la grande distribution et ses fournisseurs depuis plus de dix ans, est peut-être symptomatique d'un mouvement plus vaste. Tout le monde se dit aujourd'hui prêt à la modifier, alors qu'elle faisait depuis longtemps figure de sanctuaire. A force de tout bousculer, Nicolas Sarkozy va peut-être parvenir à faire bouger un peu les choses.

    FRANÇOISE FRESSOZ est éditorialiste aux « Echos ». ffressoz@lesechos.fr http://blogs.lesechos.fr/fressoz

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