A François Bayrou, ses amis rancuniers

Publié le par Le.vent.qui.souffle.sur.Chelles

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LE MONDE | 30.11.07 | 14h24  •  Mis à jour le 30.11.07 | 14h24

François Bayrou cultive un étrange paradoxe. Populaire entre toutes les personnalités politiques - près de la moitié des Français (48 %) souhaitent lui voir jouer un rôle important, selon le baromètre Sofres-Figaro Magazine qui sera publié le 1er décembre -, il s'attire une rare détestation de la part de ceux qui, à un moment ou un autre, ont croisé son chemin. La dernière campagne présidentielle a fait émerger une figure fédérant le plus fort taux d'identification dans l'opinion ; ses anciens "amis" le rejettent violemment. Les lâchages succèdent aux défections. Pourtant, le mouvement surgi autour de sa candidature se poursuit avec la création, samedi 1er et dimanche 2 décembre, du Mouvement démocrate. Paroles d'anciens "bayrouistes".
Simone Veil conduisait en 1989 la liste du centre aux élections européennes. L'ancienne présidente du Parlement européen était convaincue de faire la course en tête ; avec 8,41 % des voix, elle finit en cinquième position. Elle nourrit depuis une rancune tenace à l'encontre de son ex-directeur de campagne, François Bayrou, qu'elle accuse d'avoir "torpillé" sa campagne. Lors de la dernière présidentielle, elle a apporté son soutien à Nicolas Sarkozy, jugeant que "Bayrou, c'est pire que tout".

A celui qu'elle considère comme un "illuminé", elle consacre un chapitre dans son autobiographie, Une vie (parue en octobre chez Stock). "Le personnage demeure incompréhensible si l'on ne tient pas compte de cette donnée essentielle : il est convaincu qu'il a été touché par le doigt de Dieu pour devenir président. C'est une idée fixe, une obsession à laquelle il est capable de sacrifier principes, alliés, amis. Comme tous ceux qui sont atteints de ce mal, il se figure les autres à son image : intrigants et opportunistes. Il a donc pu inventer cette chimère que je risquais de lui faire de l'ombre dans sa propre trajectoire, puisqu'en toutes circonstances il s'imagine que les autres ne peuvent que le gêner."

Christine Boutin fut de ceux qui aidèrent M. Bayrou à prendre la présidence de l'UDF, en 1998. En 2001, elle prend ses distances et, après sa candidature à l'élection présidentielle de 2002 (1,19 %), rejoint l'UMP avec le Forum des républicains sociaux (FRS), qu'elle a créé. "L'aventure de Bayrou est une véritable tragédie, un naufrage, nous confie-t-elle. Tout ça pour servir l'ego d'une personne. C'était un homme brillant, j'ai mis mon talent et mon savoir-faire au service de ses idées. Il les a bradées. J'ai quitté l'UDF dès 2001. J'avais vu le scénario se dessiner avant les autres. Tout était écrit."

Jean-Louis Borloo était le directeur de campagne de M. Bayrou à la présidentielle de 2002. Peu avant le premier tour, a souvent raconté Hervé Morin quand il était encore fidèle au président de l'UDF, il négociait avec François Hollande son ralliement à Lionel Jospin si celui-ci se qualifiait pour le second tour. Finalement, il a rejoint l'UMP et Jacques Chirac. Après avoir été ministre de Jean-Pierre Raffarin et de Dominique de Villepin, il rallie Nicolas Sarkozy au lendemain de la crise du CPE, au printemps 2006. De M. Bayrou, M. Borloo, un des rares à ne pas avoir de "blessures d'ordre personnel", dit que "c'est un personnage très structuré, qui a toujours considéré qu'il avait un destin". "Plutôt qu'un homme de parti, il est dans une relation unique et singulière entre lui et les Français. Pour lui, l'essentiel ne tient pas au nombre d'élus mais à sa capacité de dialogue avec les Français", ajoute le ministre de l'écologie : "Je ne lui dois rien, il ne me doit rien, on n'a pas besoin de se fâcher."

Gilles de Robien a été le seul ministre UDF dans les gouvernements de Jacques Chirac après 2002. Il s'oppose à la stratégie d'"autonomie" prônée par M. Bayrou. Mis en minorité, il crée un club, Société en mouvement (SEM), avec lequel il veut oeuvrer au "rayonnement d'un centre nouveau". "Plus il fait le vide autour de lui, plus il est d'accord avec lui-même, puisqu'il n'admet pas la contradiction et a horreur de la contestation, constate M. de Robien à propos de son ancien chef de file. C'est une intelligence universitaire brillantissime, mais qui répugne à passer à l'action, un séducteur par le verbe."

Jean-Louis Bourlanges s'est éloigné de M. Bayrou après l'élection présidentielle, jugeant son projet "irréaliste". Membre du comité Balladur sur les institutions, il a qualifié M. Bayrou de "Mephisto". "Mephisto est un personnage grandiose, c'est l'esprit qui nie tout. Bayrou a beaucoup de talent, mais c'est une formule 1 qui court après une chimère. Il ne peut pas supporter que quelqu'un d'autre existe en dehors de lui et, du coup, s'enferme dans un comportement sectaire. Il n'y a que lui qui existe. Cela en devient presque puéril. Tous ceux qui l'ont quitté, après l'avoir beaucoup aimé, sont soulagés. C'est un calculateur, qui analyse très bien les ressorts des gens et de la société, mais égaré par son égotisme. C'est le capitaine Achab de la vie politique française, qui court après Moby Dick et qui entraîne son équipage tout entier vers la mort."

Hervé Morin, après avoir été un des "Bédouins" de M. Bayrou entre 2002 et 2007, a rompu au lendemain du premier tour de la présidentielle. Avec les ex-députés UDF qui ont rejoint la majorité présidentielle, il a fondé le Nouveau Centre. "Je conserve de l'admiration pour l'homme, confie le ministre de la défense. Mais, avec lui, c'est le radeau de la Méduse. Il finira par être le gardien d'un cimetière. Je veux bien que la Terre entière soit peuplée de traîtres, mais quand tout le monde quitte le navire, il faut bien un jour se poser des questions."

Jean-Marie Cavada était resté avec M. Bayrou après l'élection présidentielle. Il a animé le forum démocrate qui s'est tenu fin septembre. Récemment, il confiait à quelques journalistes son souhait de devenir secrétaire général du Mouvement démocrate. Il vient d'annoncer sa décision de conduire une liste de l'UMP à Paris aux municipales de 2008. "Que celui qui n'a jamais changé de cheval en 1995 me jette la première pierre, s'insurge l'ancien journaliste. Pour prétendre gouverner un pays, il faut avoir deux choses : un staff de réflexion, car on ne peut gouverner avec de belles phrases, et faire fonctionner un parti qui soit un mouvement dynamique et ouvert. Le Mouvement démocrate, c'est moi qui ai suggéré le nom à Bayrou. Il m'a proposé au moins à deux reprises d'être un des deux numéros deux de cette formation. Mais, à chaque fois, la proposition était assortie d'une condition : "Il faut que tu me jures que tu me suivras jusqu'au bout." J'ai passé l'âge où on se jure qu'on va s'aimer."

"Je suis arrivé à la conclusion qu'il n'y aurait jamais d'autre numéro deux que Marielle de Sarnez, conclut-il. Avec François Bayrou, nous sommes toujours dans la chanson de geste. Je ne peux pas accepter de devoir attendre que tout se casse la figure. C'est un pari que je ne partage pas : attendre au bord de la rivière de voir le cadavre des réformes passer, c'est de l'enfantillage."

 
Patrick Roger
Article paru dans l'édition du 01.12.07.

Publié dans REVUES DE PRESSE

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