Le MoDem, un objet politique non identifié (OPNI) pour les journalistes politiques ?
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=32566
mardi 4 décembre 2007
Depuis des mois nous assistons au relatif désarroi de nombreux journalistes politiques en France, qui peinent à saisir à la fois la démarche de François Bayrou, son positionnement, et les attentes de ses milliers de nouveaux militants qui se sont reconnus dans cette démarche "centrale" (et non centriste).
Au mieux les journalistes se montrent dubitatifs, au pire, profondément conservateurs dans leur approche de ce phénomène, condamnant par avance cette démarche en l’assimilant à une longue marche dans le "désert" (image tellement récurrente qu’on finit pas s’interroger sur la capacité créatrice de certains journalistes), parce qu’elle ne correspond pas au jeu habituel des forces en présence.
Ce conservatisme s’est exprimé de manière frappante dans la point de vue de François Jarreau, paru dans Le Monde de vendredi 30 décembre, où il condamnait à l’avance à l’échec la démarche de François Bayrou, la comparant à celle du général de Gaulle en 1951, ou à François Mitterand, pour mieux en souligner l’inutilité car, disait-il en résumé, seuls ces grands hommes ont pu tirer leur épingle du jeu dans les circonstances difficiles de leur époque.
Nous avons aussi entendu ce week-end Eric Zemmour insister lors des émissions Ca se dispute (i-télé) et On n’est pas couchés (Canal+) sur le fait que François Bayrou s’était trompé de stratégie et qu’il aurait dû accepter l’offre de Ségolène Royal de devenir son Premier ministre (même s’il était en désaccord avec elle sur la nature de son programme), juste pour faire exploser le PS (la frange socio-démocrate l’aurait alors rejoint et la frange proche de la gauche radicale aurait fondé son propre parti). Cette opinion a d’ailleurs été aussi exprimée par Nicolas Domenach de l’hebdomadaire Marianne lors de l’émission Ca se dispute.
En tant que simple militante du MoDem, jusque récemment apolitique, je souhaite réagir à ces scenarii qui me semblent théoriques et très éloignés de la démarche de François Bayrou et du MoDem.
D’un point de vue stratégique externe, comment peut-on envisager le scenario de l’explosion du PS dans la mesure où François Bayrou a toujours été présenté et catalogué comme un homme de droite par la gauche française ?
Les élus du PS n’auraient jamais pu rejoindre ce dernier car ils n’auraient jamais pu justifier ce positionnement auprès de leurs électeurs à la suite d’une campagne ayant opposé clairement un projet politique de droite à un projet de gauche, surtout que François Bayrou n’ayant pas été élu président, il n’aurait rien pu leur offrir comme garantie politique (contrairement aux postes que Nicolas Sarkozy, élu président, a été et est en mesure d’offrir).
De plus, qui nous dit que si ce scenario théorique avait eu lieu, ce ne serait pas Ségolène Royal qui en serait sortie renforcée, et non François Bayrou ?
D’un point de vue interne, si François Bayrou avait troqué si tôt une alliance de droite contre une alliance de gauche il serait passé pour un opportuniste, aurait été complètement décrédibilisé, alors que sa démarche se voulait novatrice et indépendante.
Il n’aurait pu convaincre ces milliers de personnes qui ont rejoint son mouvement attirés par sa démarche sincère et cette promesse d’une autre façon de faire de la politique, il aurait perdu tout crédit auprès de ses électeurs de centre-droit, et n’aurait pu attirer les électeurs du PS, pas encore mûrs pour entendre son message d’ouverture (ou sinon ils auraient voté pour lui au premier tour de la présidentielle pour contrer l’élection de Nicolas Sarkozy, car il était le mieux positionné pour cela). Or depuis le début François Bayrou veut se présenter comme une alternative aux deux options en place (PS et UMP) et comme un rassembleur et il ne peut le faire que s’il reste, proprement dit, "droit dans ses bottes".
L’émergence de cet objet politique non identifié (OPNI) devrait pousser les journalistes politiques "classiques" à repenser leurs grilles de lecture et d’interprétation du jeu politique français car pour la première fois un parti politique a été créé dans la rencontre entre l’ambition d’un homme et l’aspiration spontanée de milliers de gens qui l’ont poussé à ne pas les laisser tomber suite à l’espoir qu’il avait sucité en eux. C’est réellement un "mouvement" venu d’une base multiple, spontanée, de gens qui ne voulaient plus rester des "sans-voix" et l’ont poussé à poursuivre cette démarche novatrice (Cf. l’historique des commentaires en ligne sur le site bayrou.fr, qui pourraient en eux-mêmes faire l’objet d’une étude).
Les journalistes politiques devraient ainsi aller plus souvent sur les forums, les cafés démocrates, les réunions politiques du MoDem pour se rendre compte de ce que représente réellement le MoDem (et se mettre ainsi un peu à l’écoute de cette frange de la société civile) : pas seulement un parti créé pour porter FB au pouvoir en 2012, mais surtout un mouvement citoyen spontané qu’il ne faut pas minimiser ou écarter des grilles d’analyse, car il est aussi important que l’ambition de son président pour les présidentielles, moment central de la vie politique française.
A force de se contenter d’analyses sur les calculs politiciens et d’images-poncifs comme celle de l’homme esseulé ("désert"), les journalistes politiques risquent de passer à côté de ce qui est au coeur de ce mouvement : une aspiration à un nouveau projet politique, à une nouvelle manière d’être ensemble en s’adaptant aux réalités et aspirations de notre époque (qui ne sauraient en aucun cas être réduites à un calque du passé). Après tout, n’est-ce pas cela l’essence de la politique ?